Le Seigneur au coin de ma rue

Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu ? (Mt 25,37)

Du bout de la rue où nous déboulons en vélo tous les matins, nous pouvons l’apercevoir là-bas, point jaune au milieu de l’avenue, les bras en croix et le sourire aux lèvres.

Chaque matin, chaque midi et chaque fin d’après-midi, Habiba se trouve ainsi au milieu de l’avenue à faire traverser les enfants de l’école, à permettre à chacun de se rendre à sa destination en sécurité.

Elle est cette présence visible et discrète au milieu d’un arrondissement de Paris, celle qui fait passer, traverser et qui sauve parfois.

Habiba a peu pour vivre et tente de veiller sur son fils qui doit retourner chaque soir dormir en prison après sa journée au travail.

Sa tâche, son métier, sa joie c’est de prendre soin des enfants et des parents qui traversent en vitesse. Habiba a toujours un mot de réconfort lorsqu’elle voit une enfant qui semble triste ou découragé.

Au début en passant près d’elle, nous avons commencé par nous saluer avec un sourire, puis nous avons parlé un peu et un matin, au détour d’une phrase Habiba a laissé glisser « avec le Seigneur, ça va toujours ».

Elle dit que sa joie, sa force et son trésor, c’est la présence de Dieu dans sa vie. Elle n’est que prière et action de grâce. Ce faisant, chaque matin, elle éveille le cœur des autres et encourage le mien en particulier à la confiance en Dieu, comme si le Seigneur l’avait envoyée en mission aux avant postes de nos vies, à l’heure matinale où il nous faut choisir entre une belle journée ou subir.

Un matin nous avons d’ailleurs prié ensemble, elle pendant son travail avec ses bras en croix au milieu de la rue, et moi devant le passage clouté sur mon vélo. Elle a commencé par un chant de louange de sa composition en anglais puisqu’elle vient du Kenya et puis elle s’est adressée au Seigneur comme à son père du ciel et de la terre. Sa prière à elle, c’est de se jeter dans les bras de Dieu sans aucune retenue et en toute simplicité. C’est sûr, ces deux là se connaissent bien.

Et tout le monde connaît Habiba au cœur de cette avenue, les parents, les enfants, les commerçants, les cyclistes, les motards comme les conducteurs habituels. Elle est ce signe de la présence de Dieu au cœur de la ville, ce petit lien bienveillant du matin qui met de la joie entre les personnes, de la communion.

Ce qu’elle illumine est plus grand que sa personne tant elle aurait des raisons de s’éteindre ; Habiba connaît en effet des difficultés comme son petit salaire à temps partiel, la prison pour son fils et la tristesse de ne pas avoir vu sa famille depuis si longtemps.

Mais jamais elle n’a insulté le Seigneur dont elle se sait aimée, bien au contraire, Il est sa source de vie, elle, dont le prénom veut justement dire « bien aimée ».

Seigneur, quand est-ce que nous t’avons vu ? (Mt 25,37)

Dieu se manifeste chaque jour à travers cette femme en majesté les bras ouverts pour ouvrir le passage mais Habiba a aussi reconnu le Seigneur dans chacun de ses frères à qui elle sourit, nous les petits voyageurs du matin :

Amen, je vous le dis, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.

Alors si le Seigneur nous attend manifestement au coin de la rue tous les matins, sachons le voir et le recevoir pour le porter à notre tour là où nous allons.

Grégory